La formule de Régis Debray frappe juste. Elle résonne comme un diagnostic sévère de notre époque saturée de messages, de notifications et de flux sans fins. À ses yeux, l’hégémonie de la communication ferait de nous des êtres mobiles et connectés, mais sans mémoire ni histoire. L’instant l’emporterait sur la durée, le flux sur l’héritage. La formule est efficace, mais mérite d’être nuancée.

La communication n’est plus un simple transfert
Pendant longtemps, la communication a été pensée comme une transmission linéaire d’informations : un émetteur envoie un message, un récepteur le reçoit.
Ce modèle, formalisé notamment par Claude Shannon en 1949, a structuré durablement les sciences de la communication. Il repose sur une chaîne claire — source, canal, signal, destinataire — où l’information circule, plus ou moins perturbée par le « bruit ».
Aujourd’hui, ce schéma ne correspond plus à nos pratiques réelles
Ni la communication ni la transmission ne sont des processus simples, directs ou transparents. Elles sont interactives, traversées de contraintes techniques, culturelles et sociales.
Le récepteur n’est jamais passif : il sélectionne, interprète, transforme, parfois détourne ce qu’il reçoit. Communiquer, comme transmettre, c’est composer avec des contraintes, des résistances et des temporalités multiples.
Transmettre n’est pas l’inverse de communiquer
Opposer radicalement communication et transmission revient souvent à idéaliser l’une et à disqualifier l’autre. Les médias sont accusés de produire de l’instantané, de l’oubli, de la superficialité.
Pourtant, ils sont aussi de puissants outils de transmission.
Les médias ne sont pas seulement des accélérateurs du présent
L’écriture, la radio, le cinéma ou le numérique ont tous permis de conserver, de transformer et de transmettre des savoirs et des récits dans la durée.
Ils ont leur propre histoire et produisent de la continuité, en permettant, chacun à leur manière, la transmission de savoirs, de récits et de formes culturelles sur le temps long.
Un détour par l’histoire des mots éclaire le débat
Vers 1350, communication était interchangeable avec communion et signifiait partage, mise en commun. Le sens religieux subsiste dans excommunication, exclusion de la communauté. Ce n’est qu’au XVIᵉ siècle que communication se sécularise, tout en conservant cette idée de lien et de commun.
Réhabiliter l’exigence, pas l’opposition
L’enjeu n’est peut-être pas de communiquer moins, mais de communiquer autrement. De redonner à la communication une exigence de transmission : du temps, de l’épaisseur, de la responsabilité. Transmettre n’est pas un geste nostalgique tourné vers le passé, mais une pratique vivante.
La question n’est pas de choisir entre communiquer et transmettre, mais de refuser une communication sans héritage — et une transmission sans dialogue.